jeudi 15 août 2019

The Gangster, The Cop, The Devil

Si vous avez besoin de vous changer les idées (imaginons par exemple que la perspective de retourner bosser après vos vacances vous contrarie), je vous conseille d’aller voir « Le Gangster, le Flic et l’Assassin » (The Gangster, The Cop, The Devil). Le titre anglais est plus juste que le titre français, le personnage désigné par le terme « assassin » dans le titre français n’étant pas un assassin, mais un tueur en série... Le titre coréen quant à lui, « 악인전 » (ag-injeon), est traduisible par le mot « méchanceté » (c’est le meilleur titre me semble-t-il). Un article d’un quotidien français qualifiait d’ailleurs les trois personnages d’anti-héros : aucun n’est tout à fait respectable au sens des valeurs puritaines défendues par Hollywood, c’est sûr... Mais n’est-ce pas plus amusant comme cela ? Le plus attachant des trois affreux est le gangster, dont la carrure symbolise la dangerosité, celle d’un criminel violent, à la fois ambitieux et sportif... Mieux vaut ne pas se trouver à portée de torgnole ! On se souvient de Jean-Paul Belmondo dans « Cent mille dollars au soleil » d’Henri Verneuil (dialogues de Michel Audiard) : « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent. » Et pourtant, il y a quand même des types de 60 kilos qui n’écoutent pas... Comme souvent dans le cinéma de genre coréen, non seulement les scènes d’action sont chorégraphiées de manière admirable, mais les acteurs sont d’une puissance impressionnante. Il n’y a jamais de doute, jamais de flottement, et il semble que le metteur en scène nous invite véritablement dans un monde à part, où chaque conversation peut se transformer en bataille rangée, où le sang gicle et les couteaux tranchent et percent les chairs... Nous n’y survivrions pas longtemps. Eux sont protégés d’un supplément de cuir et de détermination. Lee Won-tae, le réalisateur de « 악인전 », n’a pas le talent de Na Hong-jin, mais j’espère qu’il continuera à faire des films aussi divertissants. On passe un très bon moment dans son fauteuil !

mardi 6 août 2019

The Boys

C’est la régalade du moment. « Brightburn » avait bien égratigné la culture des « supes » avec son personnage maléfique : « The Boys » s’en prend à Hollywood avec un esprit caustique qui m’a enchanté. Les avertissements affichés au début de chaque épisode reflètent cependant l’hypocrisie de la bien-pensance étasunienne, en exagérant le degré d’affranchissement de la production à l’égard des bonnes mœurs. Ces cartons rappellent d’ailleurs l’appartenance de la série à l’industrie qu’elle critique. On est très loin, en réalité, de l’indépendance affichée... Le faible développement de certains personnages appelle d’autres saisons : il devrait y en avoir au moins une seconde. On pourra notamment raffiner le portrait de Butcher, à la fois héros de la série et grand oublié des scénaristes. De mon point de vue, la vraie réussite des auteurs est le personnage de Homelander, héritier de Superman quant à ses pouvoirs, et grandiose démolisseur du marketing audiovisuel avec ses numéros de cabotinage délirants. L’acteur accomplit une véritable prouesse à l’image en faisant vraiment peur. Il est cruellement aidé par un physique décalé, en contravention avec le culte de la perfection porté par les studios : il n’est ni Henry Cavill ni Chris Evans, sa dentition, ses yeux, ses cheveux, faisant de lui une alternative dérangeante, tant il n’est pas canonique. Il est une intrusion du fantastique dans le merveilleux, du danger dans l’espoir. Certaines scènes dont il est le protagoniste sont véritablement flippantes : c’est une réussite qui me semble émaner en grande partie de l’acteur, Antony Starr, compatriote justement de Karl Urban (Butcher), tous deux étant néo-zélandais et devant, comme les acteurs anglais à Hollywood, emprunter des accents en fonction des films. Récompenses possibles aux Emmy ?

mardi 18 juin 2019

Chernobyl

Produite par/pour Sky et HBO, la mini-série « Chernobyl » est la fiction du moment. Certes, on peut lui reprocher d’avoir choisi l’anglais comme langue de tournage, mais l’ensemble de la production est tellement brillant que cette liberté prise sur l’Histoire est vite pardonnée. L’anglais est après tout aussi universel que l’était le russe dans l’URSS de l’époque (avril 1986), où Ukraine et Biélorussie n’étaient pas encore indépendantes. La catastrophe, dont l’ampleur a défloré/désenclavé les enjeux nucléaires soviétiques, a d’ailleurs contribué à la chute du régime. En avouant, contraints par la tragédie, les erreurs de conception de leurs réacteurs, les soviétiques ont considérablement affaibli leur système. Il était devenu impossible de tenir un discours d’infaillibilité, et l’adhésion patriotique au projet socialiste en a immédiatement souffert. L’explosion du réacteur 4 a finalement fissuré l’ensemble du projet communiste, qui a ensuite agonisé pendant trois ans jusqu’à la chute du mur. Entre didactisme et romantisme, la narration de la catastrophe est à la fois riche en enseignements (le scénario est richement documenté, et soucieux de véracité) et très émouvante. On s’attache à plusieurs personnages, et notamment aux cadres qui ont dirigé les opérations à la suite de la catastrophe. Les acteurs sont grandioses, mon admiration pour Jared Harris n’ayant fait de croître depuis ses rôles dans « The Crown » et « The Terror » jusqu’à « Chernobyl ». Du grand art télévisuel !

lundi 17 juin 2019

La Paranza Dei Bambini

Ne comptez pas sur vos notions d’italien pour comprendre « Piranhas » sans ses sous-titres, car les personnages du film parlent uniquement le napolitain. Non, ce n’est ni un patois ni un dialecte, mais une langue ancienne, parlée dans plusieurs régions italiennes depuis la fin de l’antiquité. On n’y entend rien de commun, si ce n’est, ci et là, des mots empruntés ailleurs en Europe. Comme dans d’autres cinématographies, la poésie qui émane de sa musique linguistique pourrait me suffire (à défaut d’une histoire). Dans le cinéma iranien - à chacun le sien - la musicalité du farsi m’a toujours apporté un supplément de séduction. Et le cinéma coréen, lui aussi, me semble gagner en efficacité grâce à sa langue, percutante et ondulante. À Naples, contrairement à Rome, les débats n’engagent pas de gestuelle. Regards et paroles suffisent. Les cadres sont d’ailleurs proches des visages, de leur beauté d’abord, de leurs émotions aussi. Le langage crypto-gay des corps et des regards, fait l’éloge d’une virilité imbécile, rayonnante d’une joie mortifère. Dans ces crânes décérébrés, où quelques grelots s’agitent et s’entrechoquent, ne naît rien qu’envie et superficialité... Aucune stratégie, mais une ambition démesurée et dangereuse. Le rythme est celui de l’adolescence, empressé, irréfléchi et divertissant, parce qu’il faut agir, s’amuser, séduire... Il n’y pas de vie, pas d’avenir, mais un jeu continuel, fondé sur l’amitié, le groupe, la horde. On s’embrasse, on rigole, on claque, on frime. C’est la belle vie... Jusqu’à la mort.

dimanche 16 juin 2019

Mars Harper

La troisième saison de « Designated Survivor » s’est timidement affranchie d’une obligation faite aux producteurs : plaire au plus grand nombre (de clients de Netflix). C’était pour atteindre cet objectif que les intrigues précédentes accordaient une part considérable aux complots terroristes, certes en tant que défis lancés aux valeurs démocratiques, mais aussi comme friandises spectaculaires plus faciles à regarder et à comprendre que les subtilités des conflits politiques de la Maison Blanche, où la technocratie raisonne comme dans n’importe quel cénacle, les muscles en sus. D’une certaine manière, on pourrait reprocher à cette saison la grande faiblesse dramaturgique d’une partie de ses intrigues, et peut-être même leur trop grand nombre. Au fond, ce dont les auteurs voulaient parler, c’est du Pouvoir et de son exercice. Au cœur de cette réflexion, les auteurs ont développé un personnage qui m’a vraiment séduit : Mars Harper, le « Chief of Staff » de la Maison Blanche (le directeur de cabinet). C’est le véritable patron de l’administration présidentielle, celui par qui tout doit passer avant d’atteindre le Président. Dans l’histoire de la Maison Blanche, aucune femme n’a encore occupé ce poste : la série l’avait confié au personnage d’Emily Rhodes dans les deux premières saisons... Mais c’est finalement à Mars Harper que le poste est confié pour cette troisième saison. Je ne connaissais pas l’acteur, Anthony Edwards, dont la carrière hollywoodienne n’a pas voyagé jusqu’à moi, mais il m’a beaucoup impressionné dans ce rôle. Faussement cynique, et en réalité d’une grande humanité, il incarne vertu, travail et noblesse d’âme, proposant une variation bureaucratique et autoritaire des valeurs défendues par Tom Kirkman. C’est l’homme du devoir, d’une loyauté inébranlable, mais aussi, comme il se doit d’un personnage crédible, fragilisé et ébranlé dans ses convictions pour de bonnes-mauvaises raisons... Un roseau aux allures de chêne...

lundi 10 juin 2019

Dégradation

La Liberté a été maculée de sang, presque jusqu’aux genoux. Peut-être les arroseurs n’ont-ils pas eu la force d’atteindre son visage. Ils ont seulement souillé son piédestal, ses pieds et le bas de sa robe, comme si elle était rentrée d’une partie de chasse où elle aurait pataugé dans le sang de ses victimes. La Liberté chasseresse en quelque sorte, coupable comme chacun sait du massacre des animaux. Les pauvres agents de la Propreté de Paris devront laver la statue, souillée par des manifestants qui se sont défoulés sur ce beau monument à la suite de tant d’autres avant eux. Car, en démocratie, en 2019, on ne présente plus ses idées de manière pacifique. C’est fini. Les mots se sont retrouvés au XXIe siècle en avitaminose sévère, décalcifiés, et en extinction de voix. Et du coup, le débat n’a effectivement plus de sens. On peut se taire et salir, détruire, brûler, pour promouvoir une cause. Les mots et les idées sont dépassés. On les a tués... Enfin, je devrais dire qu’on les a tuer ! 2019, c’est l’année des participes passer, l’année du sacre des illettrés. On vient sur Paris, ce sublime pot de chambre, pour faire ses besoins, et reprocher à la République ce qu’on est devenu, car c’est de sa faute. Tout est de sa faute. Ce faux sang est symbolique de la projection collective à laquelle nous nous livrons en blâmant l’État pour nos propres faillites. Après tout, à quoi servent nos impôts si ce n’est à une vaste thérapie de groupe ? Le paiement justifie le transfert : mon vieux, à 18 % par an, je peux bien insulter un ou deux hommes politiques, quelques fonctionnaires, et puis casser un peu de mobilier urbain...

dimanche 9 juin 2019

When They See Us

C’est avec des œuvres aussi puissantes que Netflix confère une authentique valeur patrimoniale à son catalogue. Le service se place tout à coup au niveau d’exigence de HBO, alors qu’un trop grand nombre des produits qu’il propose est par ailleurs de piètre qualité. Après le brillant « Bodyguard » (6 épisodes), voici le grandiose « When They See Us » (4 épisodes). C’est une mini-série adaptée de faits réels qui s’attache à rendre justice à cinq adolescents injustement condamnés pour un crime commis en 1989 dans Central Park. Ils ont été innocentés en 2002, mais l’erreur judiciaire n’avait pas été dénoncée avec beaucoup de vigueur à ce moment-là. Seule l’indemnité que l’État de New York avait été condamné à leur verser avait fait du bruit. Quant aux graves fautes commises par les policiers et les procureurs, elles sont exposées avec beaucoup de force, de manière assez accusatoire, par la réalisatrice, qui pointe notamment le racisme qui a présidé à la pseudo-enquête, le déni de justice organisé par le système judiciaire, la cruauté du traitement que ces adolescents ont dû subir... Les quatre épisodes sont mis en scène de manière somptueuse, avec une exigence esthétique de très grande classe, et particulièrement quant à la direction d’acteurs. C’est très impressionnant, et c’est très émouvant. J’ai ressenti une profonde compassion pour ces hommes. Rendez-vous aux Emmy Awards !