mardi 18 juin 2019

Chernobyl

Produite par/pour Sky et HBO, la mini-série « Chernobyl » est la fiction du moment. Certes, on peut lui reprocher d’avoir choisi l’anglais comme langue de tournage, mais l’ensemble de la production est tellement brillant que cette liberté prise sur l’Histoire est vite pardonnée. L’anglais est après tout aussi universel que l’était le russe dans l’URSS de l’époque (avril 1986), où Ukraine et Biélorussie n’étaient pas encore indépendantes. La catastrophe, dont l’ampleur a défloré/désenclavé les enjeux nucléaires soviétiques, a d’ailleurs contribué à la chute du régime. En avouant, contraints par la tragédie, les erreurs de conception de leurs réacteurs, les soviétiques ont considérablement affaibli leur système. Il était devenu impossible de tenir un discours d’infaillibilité, et l’adhésion patriotique au projet socialiste en a immédiatement souffert. L’explosion du réacteur 4 a finalement fissuré l’ensemble du projet communiste, qui a ensuite agonisé pendant trois ans jusqu’à la chute du mur. Entre didactisme et romantisme, la narration de la catastrophe est à la fois riche en enseignements (le scénario est richement documenté, et soucieux de véracité) et très émouvante. On s’attache à plusieurs personnages, et notamment aux cadres qui ont dirigé les opérations à la suite de la catastrophe. Les acteurs sont grandioses, mon admiration pour Jared Harris n’ayant fait de croître depuis ses rôles dans « The Crown » et « The Terror » jusqu’à « Chernobyl ». Du grand art télévisuel !

lundi 17 juin 2019

La Paranza Dei Bambini

Ne comptez pas sur vos notions d’italien pour comprendre « Piranhas » sans ses sous-titres, car les personnages du film parlent uniquement le napolitain. Non, ce n’est ni un patois ni un dialecte, mais une langue ancienne, parlée dans plusieurs régions italiennes depuis la fin de l’antiquité. On n’y entend rien de commun, si ce n’est, ci et là, des mots empruntés ailleurs en Europe. Comme dans d’autres cinématographies, la poésie qui émane de sa musique linguistique pourrait me suffire (à défaut d’une histoire). Dans le cinéma iranien - à chacun le sien - la musicalité du farsi m’a toujours apporté un supplément de séduction. Et le cinéma coréen, lui aussi, me semble gagner en efficacité grâce à sa langue, percutante et ondulante. À Naples, contrairement à Rome, les débats n’engagent pas de gestuelle. Regards et paroles suffisent. Les cadres sont d’ailleurs proches des visages, de leur beauté d’abord, de leurs émotions aussi. Le langage crypto-gay des corps et des regards, fait l’éloge d’une virilité imbécile, rayonnante d’une joie mortifère. Dans ces crânes décérébrés, où quelques grelots s’agitent et s’entrechoquent, ne naît rien qu’envie et superficialité... Aucune stratégie, mais une ambition démesurée et dangereuse. Le rythme est celui de l’adolescence, empressé, irréfléchi et divertissant, parce qu’il faut agir, s’amuser, séduire... Il n’y pas de vie, pas d’avenir, mais un jeu continuel, fondé sur l’amitié, le groupe, la horde. On s’embrasse, on rigole, on claque, on frime. C’est la belle vie... Jusqu’à la mort.

dimanche 16 juin 2019

Mars Harper

La troisième saison de « Designated Survivor » s’est timidement affranchie d’une obligation faite aux producteurs : plaire au plus grand nombre (de clients de Netflix). C’était pour atteindre cet objectif que les intrigues précédentes accordaient une part considérable aux complots terroristes, certes en tant que défis lancés aux valeurs démocratiques, mais aussi comme friandises spectaculaires plus faciles à regarder et à comprendre que les subtilités des conflits politiques de la Maison Blanche, où la technocratie raisonne comme dans n’importe quel cénacle, les muscles en sus. D’une certaine manière, on pourrait reprocher à cette saison la grande faiblesse dramaturgique d’une partie de ses intrigues, et peut-être même leur trop grand nombre. Au fond, ce dont les auteurs voulaient parler, c’est du Pouvoir et de son exercice. Au cœur de cette réflexion, les auteurs ont développé un personnage qui m’a vraiment séduit : Mars Harper, le « Chief of Staff » de la Maison Blanche (le directeur de cabinet). C’est le véritable patron de l’administration présidentielle, celui par qui tout doit passer avant d’atteindre le Président. Dans l’histoire de la Maison Blanche, aucune femme n’a encore occupé ce poste : la série l’avait confié au personnage d’Emily Rhodes dans les deux premières saisons... Mais c’est finalement à Mars Harper que le poste est confié pour cette troisième saison. Je ne connaissais pas l’acteur, Anthony Edwards, dont la carrière hollywoodienne n’a pas voyagé jusqu’à moi, mais il m’a beaucoup impressionné dans ce rôle. Faussement cynique, et en réalité d’une grande humanité, il incarne vertu, travail et noblesse d’âme, proposant une variation bureaucratique et autoritaire des valeurs défendues par Tom Kirkman. C’est l’homme du devoir, d’une loyauté inébranlable, mais aussi, comme il se doit d’un personnage crédible, fragilisé et ébranlé dans ses convictions pour de bonnes-mauvaises raisons... Un roseau aux allures de chêne...

lundi 10 juin 2019

Dégradation

La Liberté a été maculée de sang, presque jusqu’aux genoux. Peut-être les arroseurs n’ont-ils pas eu la force d’atteindre son visage. Ils ont seulement souillé son piédestal, ses pieds et le bas de sa robe, comme si elle était rentrée d’une partie de chasse où elle aurait pataugé dans le sang de ses victimes. La Liberté chasseresse en quelque sorte, coupable comme chacun sait du massacre des animaux. Les pauvres agents de la Propreté de Paris devront laver la statue, souillée par des manifestants qui se sont défoulés sur ce beau monument à la suite de tant d’autres avant eux. Car, en démocratie, en 2019, on ne présente plus ses idées de manière pacifique. C’est fini. Les mots se sont retrouvés au XXIe siècle en avitaminose sévère, décalcifiés, et en extinction de voix. Et du coup, le débat n’a effectivement plus de sens. On peut se taire et salir, détruire, brûler, pour promouvoir une cause. Les mots et les idées sont dépassés. On les a tués... Enfin, je devrais dire qu’on les a tuer ! 2019, c’est l’année des participes passer, l’année du sacre des illettrés. On vient sur Paris, ce sublime pot de chambre, pour faire ses besoins, et reprocher à la République ce qu’on est devenu, car c’est de sa faute. Tout est de sa faute. Ce faux sang est symbolique de la projection collective à laquelle nous nous livrons en blâmant l’État pour nos propres faillites. Après tout, à quoi servent nos impôts si ce n’est à une vaste thérapie de groupe ? Le paiement justifie le transfert : mon vieux, à 18 % par an, je peux bien insulter un ou deux hommes politiques, quelques fonctionnaires, et puis casser un peu de mobilier urbain...

dimanche 9 juin 2019

When They See Us

C’est avec des œuvres aussi puissantes que Netflix confère une authentique valeur patrimoniale à son catalogue. Le service se place tout à coup au niveau d’exigence de HBO, alors qu’un trop grand nombre des produits qu’il propose est par ailleurs de piètre qualité. Après le brillant « Bodyguard » (6 épisodes), voici le grandiose « When They See Us » (4 épisodes). C’est une mini-série adaptée de faits réels qui s’attache à rendre justice à cinq adolescents injustement condamnés pour un crime commis en 1989 dans Central Park. Ils ont été innocentés en 2002, mais l’erreur judiciaire n’avait pas été dénoncée avec beaucoup de vigueur à ce moment-là. Seule l’indemnité que l’État de New York avait été condamné à leur verser avait fait du bruit. Quant aux graves fautes commises par les policiers et les procureurs, elles sont exposées avec beaucoup de force, de manière assez accusatoire, par la réalisatrice, qui pointe notamment le racisme qui a présidé à la pseudo-enquête, le déni de justice organisé par le système judiciaire, la cruauté du traitement que ces adolescents ont dû subir... Les quatre épisodes sont mis en scène de manière somptueuse, avec une exigence esthétique de très grande classe, et particulièrement quant à la direction d’acteurs. C’est très impressionnant, et c’est très émouvant. J’ai ressenti une profonde compassion pour ces hommes. Rendez-vous aux Emmy Awards !

samedi 8 juin 2019

Dark Phoenix

Hans Zimmer est décidément le plus grand compositeur de Hollywood. Sa capacité à concevoir des musiques à la fois émouvantes et nouvelles (on ressent cette nouveauté de manière immédiate tant les bandes originales peuvent se ressembler dans le cinéma hollywoodien) est très impressionnante. Pour ce genre de film, dont les images ont du mal à nous surprendre tant on a vu d’explosions, de destructions, de fusillades, l’enjeu musical est considérable. Il contribue à différencier les productions, en augmentant ce qui par ailleurs se vaut d’un film à l’autre. Autre ravissement dans « Dark Phoenix », celui que procurent les actrices, et particulièrement Sophie Turner, que nous connaissons par ailleurs comme Sansa dans « Game of Thrones ». Sa beauté hiératique est faussement ennuyeuse, et me semble au contraire l’expression d’une puissance spirituelle qui correspond parfaitement à ce qu’on attend du personnage. C’est un jeu d’une grande subtilité, extrêmement convaincant et émouvant. Du grand art. Quant à Jessica Chastain, l’actrice qui par ailleurs domine Hollywood, elle n’est pas équipée des lignes les plus mémorables de ce scénario. Elle est excusée. « Dark Phoenix » m’a semblé réussi, en étant constamment divertissant, en évitant l’outrance visuelle et sonore, en nous émouvant avec une intrigue qui dépasse légèrement la fantaisie habituelle des bandes dessinées. À voir sans gêne...