dimanche 25 août 2019

Roubaix, Une Lumière

Aux commandes artistiques de ce grand film, il y a d’abord ses auteurs/créateurs, Arnaud Desplechin, scénariste et metteur en scène, Léa Mysius, sa co-scénariste, et Grégoire Hetzel, le compositeur de la musique originale de « Roubaix, Une Lumière ». À leurs côtés, un acteur impérial semble agir comme auteur lui aussi : Roschdy Zem. La lumière évoquée dans le titre émane de son personnage, un commissaire de police intègre et bienveillant. Dans « Only God Forgives » (Nicolas Winding Refn), le personnage de Chang symbolise la nécessité de la punition : impitoyable envers les criminels (occidentaux) ce héros apparemment humain semble extrait d’une bande dessinée (univers où la violence est acceptable). A contrario, Yacoub Daoud, qui est lui aussi une abstraction mystique, une interprétation romanesque du moine soldat, est à la recherche d’une justice compassionnelle, à mi-chemin entre orient et occident. Lui est parmi nous pour sauver l’humanité. Sa pureté morale, qui d’ailleurs lui fait préférer la compagnie des chevaux à celle des humains, lui confère une sérénité majestueuse qui préside à ses œuvres. Il est le grand prêtre universel à qui Dieu a confié sa ville la plus faillie, la plus exposée aux dérives morales, et dans laquelle il est l’ordonnateur. C’est une mission impossible à l’échelle d’une ville damnée, mais auprès de chacun, de manière fraternelle, il agit sans ciller. Le cadre, parfois surprenant dans ses mouvements, mais toujours somptueux, magnifie la bonté de son personnage. Sa voix, comme une berceuse, s’immisce dans les âmes fragiles, serpente langoureusement jusqu’à la vérité, et comprend... Comme à confesse. En pensant à la grande sagesse qui semble imprégner cette œuvre extraordinaire, je me souviens d’Hubert Selby Jr et de l’apaisement qu’il avait trouvé dans la religion, lui qui avait tellement souffert. Le film d’Arnaud Desplechin est autant manifeste que piqûre de rappel : il existe un cinéma d’auteur vivant capable de nous émerveiller et de nous émouvoir.


samedi 17 août 2019

Can you ever forgive me?

Je me sens obligé d’évoquer d’abord la brillante performance de Melissa McCarthy dans ce joli film new-yorkais (réalisé par une femme). On la connaît et on l’adore dans des rôles burlesques et outranciers, Hollywood s’étant emparé de son physique pour en exploiter principalement le potentiel comique. Mais, comme c’est souvent le cas avec les amuseurs, ils recèlent un potentiel tragique extrêmement intense. Je pense notamment à Coluche bien sûr, mais il y a de nombreux exemples... Dans ces rôles qui leur permettent d’exprimer leur profondeur d’âme, il semble qu’ils disposent enfin d’une occasion d’être eux-mêmes, fragiles et tristes. Contrairement à Julianne Moore, initialement choisie pour interpréter le rôle de Lee Israel, écrivaine méprisée et faussaire talentueuse (quoique condamnée pour ses contrefaçons géniales), Melissa McCarthy avait la possibilité d’incarner le rôle d’une manière assez ressemblante, en s’enlaidissant un peu quand même... Misanthrope (quasi) systématiquement déçue par ses tentatives de renouer avec l’humanité, elle est dépeinte aussi comme une grenade créative, égotique, talentueuse, et pudiquement drôle. Elle était, en tant qu’alcoolique, un aimant à chiens galeux, elle qui était pleinement femme de lettres, c’était à dire femme à chats. C’est un film à la fois sombre et lumineux, porté par des acteurs émouvants, et racontant une histoire qui offre une belle matière à réflexion sur la supercherie qui gangrène le marché de l’art...


jeudi 15 août 2019

The Gangster, The Cop, The Devil

Si vous avez besoin de vous changer les idées (imaginons par exemple que la perspective de retourner bosser après vos vacances vous contrarie), je vous conseille d’aller voir « Le Gangster, le Flic et l’Assassin » (The Gangster, The Cop, The Devil). Le titre anglais est plus juste que le titre français, le personnage désigné par le terme « assassin » dans le titre français n’étant pas un assassin, mais un tueur en série... Le titre coréen quant à lui, « 악인전 » (ag-injeon), est traduisible par le mot « méchanceté » (c’est le meilleur titre me semble-t-il). Un article d’un quotidien français qualifiait d’ailleurs les trois personnages d’anti-héros : aucun n’est tout à fait respectable au sens des valeurs puritaines défendues par Hollywood, c’est sûr... Mais n’est-ce pas plus amusant comme cela ? Le plus attachant des trois affreux est le gangster, dont la carrure symbolise la dangerosité, celle d’un criminel violent, à la fois ambitieux et sportif... Mieux vaut ne pas se trouver à portée de torgnole ! On se souvient de Jean-Paul Belmondo dans « Cent mille dollars au soleil » d’Henri Verneuil (dialogues de Michel Audiard) : « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent. » Et pourtant, il y a quand même des types de 60 kilos qui n’écoutent pas... Comme souvent dans le cinéma de genre coréen, non seulement les scènes d’action sont chorégraphiées de manière admirable, mais les acteurs sont d’une puissance impressionnante. Il n’y a jamais de doute, jamais de flottement, et il semble que le metteur en scène nous invite véritablement dans un monde à part, où chaque conversation peut se transformer en bataille rangée, où le sang gicle et les couteaux tranchent et percent les chairs... Nous n’y survivrions pas longtemps. Eux sont protégés d’un supplément de cuir et de détermination. Lee Won-tae, le réalisateur de « 악인전 », n’a pas le talent de Na Hong-jin, mais j’espère qu’il continuera à faire des films aussi divertissants. On passe un très bon moment dans son fauteuil !

mardi 6 août 2019

The Boys

C’est la régalade du moment. « Brightburn » avait bien égratigné la culture des « supes » avec son personnage maléfique : « The Boys » s’en prend à Hollywood avec un esprit caustique qui m’a enchanté. Les avertissements affichés au début de chaque épisode reflètent cependant l’hypocrisie de la bien-pensance étasunienne, en exagérant le degré d’affranchissement de la production à l’égard des bonnes mœurs. Ces cartons rappellent d’ailleurs l’appartenance de la série à l’industrie qu’elle critique. On est très loin, en réalité, de l’indépendance affichée... Le faible développement de certains personnages appelle d’autres saisons : il devrait y en avoir au moins une seconde. On pourra notamment raffiner le portrait de Butcher, à la fois héros de la série et grand oublié des scénaristes. De mon point de vue, la vraie réussite des auteurs est le personnage de Homelander, héritier de Superman quant à ses pouvoirs, et grandiose démolisseur du marketing audiovisuel avec ses numéros de cabotinage délirants. L’acteur accomplit une véritable prouesse à l’image en faisant vraiment peur. Il est cruellement aidé par un physique décalé, en contravention avec le culte de la perfection porté par les studios : il n’est ni Henry Cavill ni Chris Evans, sa dentition, ses yeux, ses cheveux, faisant de lui une alternative dérangeante, tant il n’est pas canonique. Il est une intrusion du fantastique dans le merveilleux, du danger dans l’espoir. Certaines scènes dont il est le protagoniste sont véritablement flippantes : c’est une réussite qui me semble émaner en grande partie de l’acteur, Antony Starr, compatriote justement de Karl Urban (Butcher), tous deux étant néo-zélandais et devant, comme les acteurs anglais à Hollywood, emprunter des accents en fonction des films. Récompenses possibles aux Emmy ?